Mardi, c’est jour de marché à Gordes. Un rendez-vous immuable qui attire toute l’année des cohortes de touristes en goguette, séduits autant par cet assemblage unique de maisons en pierres sèches accrochées à flanc de colline que par le spectacle vivant proposé par les producteurs locaux mettant en avant la quintessence de leur terroir, le verbe chantant. « On n’est pas qu’une carte postale », se réjouit Richard Kitaeff, le maire du « plus beau village du monde », depuis qu’un célèbre magazine de voyages américain, Travel + Leisure, l’a décidé en 2023. « On fait la part belle à nos agriculteurs, on veut valoriser notre patrimoine. »
C’est que cette étiquette - aussi prestigieuse soit-elle - n’est pas toujours simple à porter, surtout quand vous vendez de l’immobilier et que les prix au mètre carré affolent les compteurs. Des monts de Vaucluse, où trône Gordes, jusqu’au massif du Luberon qui lui fait face de l’autre côté de la vallée du Calavon, le célèbre village perché fait la course en tête : plus de 6 000 € le m2 et encore c’est une moyenne, les prix pouvant dépasser 10 000 € le m2 quand le bien est exceptionnel.
Jean-Christophe Rosier en sait quelque chose, lui qui dirige l’agence immobilière la plus ancienne du village, fondée par son père en 1970. Plébiscité d’abord par de nombreux peintres (Lhote, Chagall, Vasarely) pour la beauté des lieux et cette lumière si particulière, le spot provençal est devenu au fil du temps “the place to be” pour les célébrités et les fortunes du monde entier à la recherche d’un havre de paix à l’authenticité préservée. Mitterrand y avait une maison, sa fille Mazarine Pingeot y habite toujours et le chanteur Bénabar vient de s’y installer. Mais pas question d’en dire plus. « On cultive la discrétion », sourit le patron de l’agence éponyme. « Ici, on vend un art de vivre avant de vendre une maison. »
Un petit paradis qui a un prix : la majorité des biens tourne autour de 2,5 M€ pour une bastide rénovée ou un mas en pierres apparentes de 300 m2 habitables environ. « Mais cette moyenne ne veut pas dire grand-chose », prévient l’expert. « Le même bien avec une vue à couper le souffle va valoir cinq fois plus cher que dans la vallée. À côté de ça, on propose des maisons à 550 000 €. »
Reste un constat : 60 % des logements sont des résidences secondaires à Gordes et beaucoup d’investisseurs cherchent à acheter pour faire de la location de courte durée parce que la rémunération est attractive, augmentant de fait la pression foncière et la pénurie de logements à l’année pour les locaux. « Je préfère tout de même cette évolution que l’essor de commerces touristiques genre sandwicheries ou glaciers ouverts trois mois dans l’année », fait remarquer le premier édile. « Cela fait un bien de qualité avec des touristes de qualité. »
En face, dans les premiers contreforts du Luberon, les serveuses de La Terrasse, magnifique restaurant panoramique de Bonnieux, font grise mine quand on évoque le sujet. « La moitié de mon salaire part dans mon appart », regrette Elena, d’origine italienne. Quant à Marcy, la décision est encore plus radicale : « J’habite à Apt, ici c’était impossible. »
Situé au cœur du triangle d’or où sont regroupés parmi les plus beaux villages vauclusiens (Oppède-le-Vieux, Ménerbes, Lacoste, Joucas, Gordes, Roussillon), Bonnieux (5 000 € le m2 ) n’échappe pas à la flambée de l’immobilier qui dérègle le marché. De nombreux collectifs de citoyens s’en inquiètent, dénonçant autant la cherté de la vie que la surfréquentation. « C’est un bon aiguillon », reconnaît Richard Kitaeff, le maire de Gordes. « Je comprends leur logique alternative. Mais on ne va pas interdire le tourisme, il faut juste le canaliser. »
Installé à La Tour-d’Aigues, dans le sud-Luberon, Jean Viard, le sociologue préféré des médias, a été le témoin de la transformation de sa région depuis la fin des années 60. « Avant, la moitié des villages était en ruines, aujourd’hui, les vieilles granges sont devenues des maisons secondaires avec des enjeux financiers colossaux. » Pas question pour autant de dénoncer le processus. « Le tourisme a permis aux jeunes de rester au pays, sinon ils seraient partis depuis longtemps. Il faut une politique publique cohérente pour accompagner cette mutation. » Richard Kitaeff ne dit pas autre chose : « Nous avons un parc locatif communal important pour nos jeunes et les seniors autonomes. Quant à nos revenus, nous les injectons dans la vie du village », en évoquant la création d‘un centre de radiologie et un pôle médical flambant neuf.
« Le Luberon a toujours la cote », résume Dorian Delchambre, le président du GNI, premier groupement national d’agences immobilières indépendantes. « Tout est une question d’offre et de demande. Plus vous vous écartez vers Cavaillon ou vers Apt, plus les prix sont abordables. Plus vous vous rapprochez du triangle d’or, plus les prix grimpent. » Avec, au final, le même constat. « Les investissements immobiliers sont rarement à perte dans le Luberon. Il n’y a aucune raison que cela change. »

Des résidents célèbres
La Provence vauclusienne est un pays de Cocagne pour bon nombre de célébrités.
Ridley Scott, au pied d’Oppède-le-Vieux et John Malkovich, dans la plaine de Bonnieux, ont investi dans la viticulture depuis longtemps. Patrick Bruel dans l’hôtellerie de luxe à L’Isle-sur-la-Sorgue, remplaçant Renaud qui y a vécu pendant de longues années.
Jean-Paul Rouve a une maison secondaire à Bonnieux, Bénabar à Gordes et Hélène de Fougerolles dans le massif du Luberon. Dave vit à l’année à Saumane, tout comme Patrick Hernandez à Fontaine-de-Vaucluse. Mimie Mathy s’est installée à Vaison-la-Romaine, tout comme Grand Corps Malade qui ne jure que par Velleron, alors que Michel Leeb est reste fidèle à Oppède-le-Vieux.
Plus singulier, Élie Semoun a effectué plusieurs retraites à l’abbaye de Sénanque. Quant à Pierre Cardin, il avait fait du petit village de Lacoste son havre de paix jusqu’à sa mort en 2020.